Jean-Luc Putz
Corruption publique et privée - Prévention, détection et répression en droit luxembourgeois

Introduction

01. Corrumpere. L’infraction de corruption appartient à la famille plus large des atteintes à la probité. Le mot lui-même est évocateur. Issu du latin corrumpere, il porte l’idée d’altération, de dégradation, de rupture d’un état considéré comme sain ou intact. Le langage courant en a conservé toute l’étendue : une personne peut être corrompue, mais un texte, un fichier ou des données peuvent l’être également. D’ailleurs, le Code pénal lui-même utilise le terme en dehors du contexte où nous l’entendons dans ce livre, par exemple en parlant de témoins corrompus (Art. 209) ou de corruption de mineurs en matière de prostitution1.

Dans son acception qui nous intéresse ici, ce qui est altéré est l’intégrité d’une fonction. Une personne dispose, en raison de sa qualité, de son emploi ou de sa position, d’un pouvoir qui ne lui appartient pas entièrement : elle l’exerce pour l’État, pour une administration, pour une entreprise ou, plus généralement, dans un intérêt qui dépasse le sien. La corruption apparaît lorsque ce pouvoir est détourné de sa finalité pour servir un intérêt particulier, en contrepartie d’un avantage. Peu importe alors que l’on se trouve dans le secteur public ou privé, que l’avantage profite directement au décideur, à un proche ou à un tiers : il y a déloyauté.

Les définitions légales de la corruption sont multiples. La définition centrale est issue de l’infraction pénale figurant dans notre Code pénal (→ 130) et qui est encadrée par le droit international et européen. Dans les conventions internationales, on trouve notamment la définition suivante : « on entend par ‘corruption’ le fait de solliciter, d’offrir, de donner ou d’accepter, directement ou indirectement, une commission illicite, ou un autre avantage indu ou la promesse d’un tel avantage indu qui affecte l’exercice normal d’une fonction ou le comportement requis du bénéficiaire de la commission illicite, ou de l’avantage indu ou de la promesse d’un tel avantage indu »2.

Définition réglementaire

Dans une approche réglementaire, la définition peut être large. Par exemple, en matière de reporting non-financier (→ 404), la définition retenue se lit comme suit3 :

« Corruption : Abus de pouvoir à des fins privées, par des individus ou des organisations. Sont visées les pratiques telles que les paiements de facilitation, la fraude, l’extorsion, la collusion et le blanchiment d’argent. Le terme désigne également le fait d’offrir ou de recevoir un cadeau, un prêt, une rétribution, une récompense ou un autre avantage dans le but de convaincre de faire quelque chose de malhonnête, d’illégal ou de commettre un abus de confiance dans le cadre de la conduite des affaires de l’entreprise. Il peut s’agir d’avantages en espèces ou en nature, comme des produits gratuits, des cadeaux et des vacances, ou de services personnels spéciaux fournis dans le but d’obtenir un avantage indu, ou qui peuvent donner lieu à une pression morale pour obtenir un tel avantage ».

La corruption est un phénomène général lié à la détention d’un pouvoir dont le titulaire est tenté d’abuser. Et la tentation est humaine.

02. Une infraction aux multiples conséquences. La corruption présente en outre cette particularité que ses conséquences sont doublement invisibles. L’acte lui-même l’est d’abord : corrupteur et corrompu ont normalement un intérêt commun à ce que leur accord demeure caché, de sorte que la corruption produit peu de plaintes, peu de victimes immédiatement identifiables et, par nature, un important chiffre noir. Mais son dommage est également peu visible pour ceux qui se laissent tenter. Le corrupteur perçoit immédiatement le marché obtenu, l’autorisation délivrée ou la faveur accordée ; le corrompu perçoit l’argent, le cadeau ou l’autre avantage qui lui est promis. Ils voient peut-être le risque qu’ils encourent (la prison), mais non le coût global. Les victimes paraissent abstraites et absentes de la scène : le concurrent qui n’a pas obtenu le marché, le candidat qui n’a pas bénéficié du même traitement, l’entreprise dont un salarié a vendu la loyauté, le citoyen qui ignore que la décision publique n’a pas été prise dans l’intérêt général. La corruption rompt l’égalité, fausse la concurrence et altère la confiance du public dans les élus, les fonctionnaires et les décideurs économiques. Répétée et généralisée, elle finit par ronger l’État de droit.

En effet, « la corruption constitue une menace sérieuse et grave pour la démocratie, alors qu’elle en sape les bases mêmes et risque de la discréditer »4. « La corruption porte atteinte aux institutions démocratiques et aux valeurs universelles sur lesquelles l’Union est fondée, en particulier l’Etat de droit, la démocratie, l’égalité et la protection des droits fondamentaux. Elle met en péril le développement, la prospérité ainsi que la durabilité et le caractère inclusif de nos économies. La lutte contre la corruption est essentielle pour améliorer la qualité de la démocratie et concrétiser pleinement l’Etat de droit »5. Elle « porte non seulement atteinte aux valeurs démocratiques, mais elle freine également le développement économique, en ce qu’elle fausse le jeu de la libre concurrence »6.

Rechercher les causes profondes de la corruption dépasserait l’objet de cet ouvrage. On peut néanmoins se demander si elle ne trouve pas une partie de ses ressorts dans des comportements humains très ordinaires : la cupidité, bien sûr, mais aussi la tendance à confondre ce qui nous appartient avec les pouvoirs ou les ressources qui nous ont été confiés, auxquels s’ajoute parfois une dose de « je l’ai bien mérité ».

03. La corruption dans le Grand-Duché. Suivant les indicateurs disponibles, le Luxembourg ne figure certainement pas parmi les États les plus exposés à la corruption. Le Luxembourg est une économie avancée, dotée d’un État social développé et de niveaux de rémunération comparativement élevés, tant dans le secteur public que dans une large partie du secteur privé. Le terreau y est ainsi moins propice à certaines formes de corruption quotidienne ou de « corruption de nécessité », dans lesquelles le paiement d’une faveur devient presque une condition d’accès à un service ou un complément ordinaire de rémunération. Monarchie constitutionnelle et démocratie parlementaire, le Grand-Duché dispose par ailleurs d’institutions stables et d’un État de droit solidement ancré dans son ordre constitutionnel et dans sa pratique politique et administrative.

Mais il faut aussi accepter de regarder dans le miroir et de constater que la corruption existe aussi dans le petit Grand-Duché. Les acquis en matière d’État de droit ne sont jamais définitifs : relâcher les mécanismes de prévention, de transparence, de contrôle et de répression, au motif que le phénomène paraîtrait marginal, serait précisément prendre le risque de les fragiliser. La position relativement favorable du Luxembourg peut d’ailleurs expliquer en partie pourquoi la lutte contre la corruption n’y a pas toujours occupé la même place dans l’agenda politique et législatif que dans des États qui y étaient confrontés de manière plus radicale. Comme nous le verrons, le Luxembourg n’a pas été, dans plusieurs domaines, à l’avant-garde de la politique anticorruption et a dû (devra) progressivement combler certains retards.

Le Luxembourg est, en revanche, particulièrement exposé à la dimension internationale du phénomène. Sa place financière, et singulièrement son industrie des fonds d’investissement et de la gestion d’actifs, compte parmi les plus importantes au monde. Cela signifie nécessairement que des capitaux dont l’origine économique se situe très loin du territoire luxembourgeois peuvent transiter par des banques, fonds, sociétés de gestion, professionnels ou structures établis au Grand-Duché.

Cette réalité explique l’importance, pour le Luxembourg, de la régulation du secteur financier et surtout des mécanismes de lutte contre le blanchiment, auxquels notre ouvrage consacrera une attention particulière (→ 496). Une affaire de corruption commise à des milliers de kilomètres peut devenir une affaire luxembourgeoise dès lors que les fonds qui en sont issus entrent dans les circuits financiers du Grand-Duché. « Le Luxembourg subit indirectement le contrecoup des nombreuses affaires éclatées à l’étranger. Les autorités judiciaires luxembourgeoises sont en effet confrontées avec un nombre appréciable de demandes d’entraide judiciaire internationale en la matière »7. La coopération internationale est dès lors essentielle (→ 281).

04. Au-delà du juridique. Cet ouvrage aborde la corruption sous un angle juridique. Celui-ci est toutefois loin d’être le seul pertinent. La corruption constitue, par nature, un phénomène qui mérite et nécessite une approche multidisciplinaire. L’analyse économique s’interroge notamment sur le coût de la corruption et sur l’efficacité des moyens consacrés à sa prévention. La corruption peut fausser la concurrence et l’allocation des ressources, décourager l’investissement, réduire la productivité, diminuer les recettes publiques. Le sujet intéresse également la sociologie, la criminologie, la psychologie et les sciences comportementales8, la science politique, ainsi que les sciences de la gestion et des organisations. Chacune pose des questions différentes, mais complémentaires : pourquoi certaines personnes ou certains groupes sont-ils davantage exposés à la corruption ? Qu’est-ce qui conduit un individu à accepter ou proposer un avantage indu ? Dans quels environnements la corruption se développe-t-elle et finit-elle parfois par être considérée comme normale ? Quels en sont les coûts collectifs ? Et quels mécanismes permettent réellement de la prévenir, de la détecter et de la combattre ?

Mais sous ces aspects, la corruption ne présente rien de spécifiquement luxembourgeois. La littérature scientifique étrangère peut donc être largement mobilisée. Il en va autrement du droit. Malgré une harmonisation internationale et européenne de plus en plus poussée chaque ordre juridique national conserve ses particularités. C’est précisément ce qui justifie de consacrer un ouvrage luxembourgeois aux aspects juridiques.

Une petite réserve concernant la science politique : la petite taille du Luxembourg, la densité des réseaux d’interconnaissance et la proximité entre sphères politique, administrative, économique et professionnelle peuvent influer sur les mécanismes de risque, de contrôle et de dénonciation (« Mir waren dach deemools zesummen am Schwammclub an um Scoutscamp zu Huelmes. Iwwregens, wéi geet et dem Jhemp? »).

05. Objectif de ce livre. À l’instar de nos publications antérieures, l’ambition du présent ouvrage n’est pas de dresser un tableau complet et exhaustif de la corruption sous toutes ses facettes. Il s’agit d’apporter une pierre bien spécifique à l’édifice et au débat, celle du droit luxembourgeois.

Le Luxembourg est un petit pays. Sa production doctrinale, sa jurisprudence publiée et la recherche universitaire demeurent limitées. En matière de corruption, une partie importante du cadre normatif trouve sa source dans le droit international et européen. À cela s’ajoute la proximité de notre ordre juridique avec ceux de la France et de la Belgique, particulièrement en droit pénal. Il est d’usage que magistrats, avocats et juristes luxembourgeois puisent également dans la doctrine et la jurisprudence de nos voisins belges et français.

Vous trouverez aisément de nombreux commentaires des conventions internationales, des instruments européens ou de la jurisprudence abondante de la Cour de cassation française, et nous n’entendons pas les paraphraser ici. Les principaux textes internationaux et européens seront présentés et cités, de même que certaines décisions étrangères particulièrement importantes ou marquantes. Mais le regard restera tourné vers le Luxembourg. Nous avons ainsi exploité les textes nationaux, les travaux parlementaires, la jurisprudence disponible et la (mince) doctrine luxembourgeoise sur le sujet.

Cette limitation des sources nationales est compensée par un champ de vision élargi. Le sujet ne sera pas cantonné aux quelques infractions du Code pénal qui en constituent le noyau répressif. « Pour lutter efficacement contre la corruption, des mécanismes tant préventifs que répressifs sont nécessaires », et la prévention permet de réduire le besoin de répression9. Nous aborderons également les matières périphériques : prévention et probité des agents publics et des élus, conflits d’intérêts, marchés publics, lanceurs d’alerte, enquêtes internes, blanchiment et confiscation, etc. Trop souvent, les questions juridiques sont présentées en « silos », alors que le droit est une matière vivante dans laquelle les domaines, les règles et les concepts coexistent, se croisent et interagissent. C’est ce microcosme juridique luxembourgeois de la corruption que nous nous proposons d’explorer sans plus attendre.

Quant au format, certaines parties centrales de notre ouvrage seront davantage détaillées, tandis que d’autres gardent volontairement le style d’un guide pratique.

06. Une stratégie nationale en cours d’élaboration. Bien que le droit international y invite10, le Luxembourg ne dispose à ce jour pas de stratégie nationale formalisée et publique en matière de corruption11. On peut tout au plus mentionner les travaux non publics au sein du COPRECO (→ 43) et la circulaire, également non publique, du Parquet général en matière de corruption (→ 101). Pourtant, l’approche de « stratégie nationale » a le vent en poupe, et le Luxembourg en dispose dans de nombreux domaines, que ce soit en raison de contraintes européennes ou sur base d’initiatives nationales.

Une stratégie nationale est un document de politique publique qui, dans un domaine déterminé, fixe à l’échelle de l’État des objectifs et priorités, les mesures et moyens destinés à les atteindre ainsi que, le cas échéant, les modalités de leur mise en œuvre et de leur suivi. Le recours à cet instrument est courant au Luxembourg12, au point même qu’il y a une « stratégie des stratégies »13.

La directive-corruption (Art. 21, → 28) obligera désormais le Luxembourg à adopter et à publier une stratégie nationale de prévention et de lutte contre la corruption, définissant des objectifs, des priorités, les mesures correspondantes et les moyens nécessaires pour les atteindre14. Les travaux luxembourgeois ont déjà commencé. Une évaluation nationale des risques de corruption et du cadre anticorruption existant a été lancée en janvier 2026. Elle doit couvrir les risques tant nationaux que transnationaux ainsi que les secteurs public et privé, identifier les secteurs particulièrement exposés et dresser l’état des mesures existantes et des besoins des différentes parties prenantes15. Cette évaluation est expressément destinée à servir de point de départ à l’élaboration de la future stratégie nationale anticorruption16.

Dans le domaine proche et connexe de la lutte anti-blanchiment (→ 496), le Luxemburg est plus avancé en ce qui concerne l’analyse des risques et la coordination de l’action des autorités.

07. Statistiques. « Il peut être difficile de repérer les infractions de corruption et de mener des enquêtes à leur sujet, étant donné qu’elles se produisent le plus souvent en secret »17. Lors de l’importante réforme de 2001, le législateur fait le constat que « le nombre de condamnations pénales du chef de faits de corruption, de concussion ou d’immixtion de fonctionnaires est relativement faible »18, mais constate en même temps qu’il est difficile d’évaluer l’importance du phénomène par le seul nombre des condamnations pénales19. Jean Bour ajoute : « Existe-t-il des instruments de mesure, scientifiquement fiables, pour mesurer l’importance ou le niveau de corruption dans un Etat déterminé ? La réponse est claire : évidemment non (…) la grande difficulté consiste dans le fait que par nature la corruption est un phénomène caché »20. Un des objectifs de la directive-corruption est la mise en place, au niveau des différents Etats, de systèmes permettant d’enregistrer et de communiquer des données statistiques, par exemple sur le nombre d’infractions pénales et leur traitement et suivi, afin de les centraliser et les rendre accessibles21.

Ainsi, les données judiciaires disponibles sont limitées. Suite à une question parlementaire, les données suivantes ont été fournies en termes d’affaires de corruption qui ont été poursuivies au Luxembourg22 : 5 cas (2019), 10 cas (2020), 5 cas (2021) et 18 cas (2022). Nous pouvons aussi renvoyer aux données, pas très granulaires, publiées par la CRF (→ 53). L’EPPO (→ 55) rapporte pour 2025 en tout 32 dossiers ouverts, dont 3 cas de corruption. Le rapport OCDE relève une quasi-absence de cas de corruption transnationale. Comme nous le verrons, tous les cas poursuivis jusqu’ici au Luxembourg concernent des agents publics ; aucun cas de corruption privée n’est à relever.

Les données judiciaires et administratives présentent l’avantage d’une certaine objectivité, mais elles ne permettent d’appréhender qu’une partie limitée du phénomène. Parce que la corruption est par nature dissimulée, les statistiques pénales renseignent tout autant sur la capacité de détection et de poursuite des autorités que sur l’ampleur réelle des pratiques corruptrices. C’est la raison pour laquelle les organisations internationales recourent également à des instruments de mesure fondés sur des enquêtes et sondages d’opinion. Ces indicateurs reposent sur une appréciation nécessairement plus subjective du phénomène et doivent être interprétés avec prudence. Ils n’en demeurent pas moins pertinents. En effet, l’intégrité des institutions publiques et des acteurs économiques ne doit pas seulement exister ; elle doit également être perçue.

Parmi ces instruments, l’Indice de perception de la corruption (Corruption Perceptions Index ou CPI) publié annuellement par Transparency International constitue la référence la plus largement utilisée au niveau international. L’édition 2025 attribue au Luxembourg un score de 78 sur 100 et le place au 8e rang mondial et 4e rang européen. Par ailleurs, 19 % des personnes interrogées estiment que la corruption a augmenté au cours des douze derniers mois, tandis que 2 % déclarent avoir versé un pot-de-vin pour accéder à un service public.

Rapport « Etat de droit » 202623

Selon l’Eurobaromètre spécial 2026 sur la corruption, 48 % des répondants considèrent la corruption comme répandue dans leur pays (moyenne UE : 71 %) et 8 % se sentent personnellement affectés par la corruption au quotidien (moyenne UE : 30 %) ; du côté des entreprises, 38 % estiment la corruption répandue (moyenne UE : 65 %) et 30 % la considèrent comme un problème pour faire des affaires (moyenne UE : 37 %). En outre, 40 % des répondants estiment qu’il y a suffisamment de poursuites réussies pour dissuader les pratiques corruptives (moyenne UE : 38 %), tandis que 46 % des entreprises jugent que les personnes et sociétés reconnues coupables de corruption d’un haut fonctionnaire sont sanctionnées de manière appropriée (moyenne UE : 31 %).

Le nombre de dossiers de corruption enregistrés a légèrement augmenté en 2025, tout en demeurant très inférieur aux niveaux observés entre 2020 et 2023 (29 en 2020, 22 en 2021, 28 en 2022, 31 en 2023, 9 en 2024 et 11 en 2025), tandis que le nombre de condamnations définitives a atteint son plus haut niveau depuis 2020 (six condamnations définitives en 2025, contre quatre en 2024).

08. Un intérêt politique limité ? Si la question était posée aux responsables politiques ou aux autorités compétentes, ceux-ci contesteraient sans doute l’idée que la lutte contre la corruption ne constitue pas une priorité nationale. Une analyse rétrospective conduit néanmoins à un constat plus nuancé. Certes, comme nous le verrons au fil du présent ouvrage, le Luxembourg n’a pas été totalement épargné par les affaires de corruption. Toutefois, aucune d’entre elles n’a véritablement atteint l’ampleur d’un grand scandale politico-financier comparable à ceux qui ont marqué d’autres États européens et durablement influencé leur agenda politique. De manière plus générale, la corruption ne semble pas avoir occupé une place centrale dans le débat public ou l’action politique nationale. Sur le plan pénal, l’attention des autorités s’est historiquement davantage portée sur d’autres formes de criminalité économique, en particulier le blanchiment de capitaux et, plus récemment, la fraude fiscale, reléguant souvent la corruption au second plan. Cette situation se reflète également dans l’évolution de l’arsenal législatif. Plusieurs incriminations aujourd’hui considérées comme essentielles, telles que la corruption dans le secteur privé ou le trafic d’influence, n’ont été introduites que relativement tardivement en droit luxembourgeois. Plus largement, les réformes intervenues en la matière ont souvent été adoptées sous l’impulsion d’engagements internationaux, de recommandations formulées par des organisations internationales ou d’initiatives européennes, plutôt qu’à la suite d’une dynamique politique interne. L’approche luxembourgeoise apparaît ainsi essentiellement réactive. L’adoption prochaine de la directive européenne relative à la lutte contre la corruption contraindra d’ailleurs une nouvelle fois le législateur à réexaminer son dispositif (→ 28). Jean Bour relevait ainsi qu’« au Luxembourg, ni la corruption ni le blanchiment n’ont été abordés dans la campagne électorale de 2023 » et qu’« aucune référence n’y est faite dans le programme gouvernemental »24. Le conseil de cet ancien Procureur d’Etat est clair : « Ne serait-il pas judicieux que le Luxembourg se montre plus proactif en matière de lutte contre la corruption, sans ‘courir’, de façon minimaliste et réactive, souvent avec retard, après les directives et les recommandations »25. Le même auteur rappelle aussi que les derniers rapports de l’OCDE soulignent l’absence d’une véritable politique et que le Luxembourg doit mieux cerner les risques de corruption transnationale auxquels ses entreprises sont exposées ; la mise en œuvre de l’infraction de corruption transnationale est qualifiée de ‘très timide’ et les peines prononcées sont jugées faibles et peu dissuasives26.

Le même retard par rapport aux pays voisins s’observe d’ailleurs dans l’adoption des codes de conduite ou dans l’adoption de lois sur la transparence administrative et l’accès aux documents.

09. Un bémol avant de commencer : la lutte anti-corruption instrumentalisée ? S’il faut par principe saluer et soutenir les efforts visant à prévenir, détecter et réprimer la corruption, il faut également rester vigilant quant aux risques d’abus. L’accusation de corruption est particulièrement puissante : des accusations gratuites ou des procédures instrumentalisées peuvent devenir des instruments de lutte pour le pouvoir, destinés à discréditer, voire à écarter des adversaires politiques. Le Luxembourg ne paraît pas avoir connu jusqu’ici de cas marquants d’une telle instrumentalisation. Certaines affaires ont néanmoins montré combien une mise en cause pénale (même non utilisée volontairement comme arme politique) peut produire des conséquences politiques importantes avant même toute décision judiciaire définitive ; nous ne ferons qu’évoquer des affaires et laisserons au lecteur le soin de se forger son avis : « Gaardenhaischen », « Medicoleaks », « Livange » ou « Frëndeskrees ». Ceux qui portent de telles accusations, comme les autorités de poursuite appelées à les traiter, doivent être conscients de leur responsabilité. Il faut éviter des « dérives s’apparentant à la chasse aux sorcières » 27. Hors des frontières du Grand-Duché, le risque d’une instrumentalisation de la lutte anticorruption s’est avéré bien réel. Le lecteur comprendra et nous nous en tiendrons là.

10. Plan. Le cadre étant planté, nous analyserons d’abord l’environnement normatif de la corruption (titre 1er), avant de nous intéresser aux principaux acteurs de la lutte anticorruption (titre 2). Nous aborderons ensuite la répression pénale (titre 3), puis la prévention de la corruption, successivement dans le secteur public (titre 4) et dans le secteur privé (titre 5). Sous un angle plus pratique, nous poursuivons avec les moyens pour détecter la corruption (titre 6) et pour réagir lorsqu’un incident est détecté (titre 7). La corruption entretient enfin des liens étroits avec plusieurs autres domaines du droit, notamment le droit de la concurrence et celui des marchés publics. Ces ramifications feront l’objet d’un dernier titre (titre 8).

11 à 19. Réservés.


  1. Art. 379, 380, 381 du Code pénal. Le terme n’est ici pas utilisé dans le texte légal lui-même, mais dans l’index officiel.

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  2. Art. 2 de la Convention civile sur la corruption (Conseil de l’Europe). Nous citons cette convention puisque celles spécifiques à la matière pénale ne contiennent pas de définition globale, mais les éléments constitutifs d’infractions variées.

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  3. Règlement délégué (UE) 2023/2772 de la Commission du 31 juillet 2023 complétant la directive 2013/34/UE du Parlement européen et du Conseil en ce qui concerne les normes d’information en matière de durabilité.

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  4. Projet de loi n° 4400, Exposé des motifs, p. 6.

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  5. 1er Considérant de la directive 2026/1021.

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  6. Projet de loi n° 440, Rapport de la Commission juridique, 22.11.2000, p. 1.

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  7. Projet de loi n° 4400, Exposé des motifs, p. 6. La réforme de 2001 se justifiait aussi du fait que de nombreuses demandes d’entraide judiciaire internationale devaient être refusées, les comportements n’étant pas sanctionnés au Luxembourg.

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  8. Les recherches en sociologie, criminologie et sciences comportementales montrent notamment que la corruption ne peut pas être expliquée par la seule vénalité ou par un calcul rationnel entre le bénéfice attendu et le risque d’être sanctionné. L’opportunité, la faiblesse des contrôles, l’exemple donné par l’entourage, les normes du groupe et la perception du comportement des autres jouent un rôle important. Lorsque la corruption paraît répandue et tolérée, elle peut même devenir une norme sociale. Les mécanismes de réciprocité sont également importants : le cadeau ou le service rendu crée naturellement une propension à rendre la pareille. Enfin, les personnes parviennent souvent à rationaliser leur propre comportement, à en minimiser la gravité ou à diluer leur responsabilité.

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  9. 5e Considérant de la directive 2026/1021.

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  10. Voir p.ex. l’article 5 de la Convention de Mérida selon lequel « Chaque Etat Partie élabore et applique ou poursuit (…) des politiques de prévention de la corruption efficaces et coordonnées (…) ».

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  11. GRECO, Sixième cycle d’évaluation - Rapport d’évaluation : Luxembourg, GrecoEval6Rep(2025)4, 22 septembre 2026, § 20 : « De manière générale, la lutte contre la corruption ne semble pas faire l’objet d’une approche stratégique particulièrement développée au Luxembourg. Il n’existe à l’heure actuelle pas de stratégie nationale de lutte contre la corruption. En outre, aucune cartographie des risques n’a été réalisée récemment, que ce soit au niveau national ou au niveau local ».

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  12. Certaines initiatives constituent une obligation européenne, d’autres sont des initiatives nationales. À titre d’exemples : Stratégie nationale à long terme en matière d’action climat - Vers la neutralité climatique en 2050 ; Programme directeur d’aménagement du territoire (PDAT) ; Plan national intégré en matière d’énergie et de climat (PNEC) ; Plan national de développement durable (PNDD) ; Troisième Révolution industrielle ; Long-term Renovation Strategy for Luxembourg ; Stratégie Hydrogène du Luxembourg ; Feuille de route pour la décarbonation de l’industrie luxembourgeoise ; Stratégie de promotion économique ; Stratégie du Luxembourg pour une finance durable ; Stratégie de promotion de la langue luxembourgeoise ; Stratégie Null Offall Lëtzebuerg ; Plan national de mobilité ; Plan national santé ; Stratégie générale de la coopération luxembourgeoise ; Intelligence artificielle : une vision stratégique pour le Luxembourg ; National Research & Innovation Strategy ; Stratégie de cyberdéfense du Luxembourg ; Stratégie pour une économie circulaire ; Stratégie spatiale de défense du Luxembourg.

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  13. Créée en 2020 au sein du ministère de l’Économie, Luxembourg Stratégie était la direction chargée de la prospective stratégique, avec notamment pour mission d’améliorer la cohérence entre les différentes stratégies sectorielles de l’État et d’éclairer la décision publique à long terme ; depuis 2024, cette mission est assurée par la Direction générale « Affaires économiques, compétitivité et prospective » du ministère de l’Économie. Luxembourg Stratégie avait notamment établi un Tableau de suivi des stratégies nationales, dont la version du 20 décembre 2023 recensait 59 publications, plans ou stratégies dans des domaines extrêmement variés; Luxembourg Stratégie, Tableau de suivi des stratégies nationales, document de travail, version du 20 décembre 2023.

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  14. Le texte invite également les États à associer à son élaboration la société civile, les organismes anticorruption, les experts, les chercheurs et les autres parties prenantes, et à tenir compte des besoins, particularités et difficultés propres à chaque pays.

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  15. La démarche correspond d’ailleurs à celle désormais imposée par l’article 20, paragraphe 5, de la directive, qui exige des États qu’ils identifient périodiquement les secteurs ou professions les plus exposés à la corruption et développent des mesures destinées à répondre aux principaux risques ainsi identifiés.

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  16. European Commission, 2026 Rule of Law Report, Luxembourg, SWD(2026) 916 final : « A national evaluation of corruption risks and the existing anti-corruption framework was launched to support the development of a national anti-corruption strategy. Launched in January 2026, this comprehensive evaluation will cover both national and transnational risks, as well as the anti-corruption framework in place in the private and public sector. It also aims at identifying the sectors at high risks of corruption. The authorities are currently collecting information from relevant public and private actors on existing anti-corruption measures, as well as gathering information on stakeholders’ needs and possible recommendations. The evaluation is intended to serve as a basis for the preparation of a national anti-corruption strategy ».

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  17. 35e Considérant de la directive 2026/1021.

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  18. Projet de loi n° 4400, Exposé des motifs, p. 5.

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  19. Projet de loi n° 4400, Exposé des motifs, p. 6.

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  20. J. Bour, Le phénomène de la corruption au Luxembourg, Editions Paul Bauler, 2025, p. 29 ; l’auteur ajoute, p. 53 : « il faut préciser qu’il n’existe pas d’informations permettant de juger de l’ampleur réelle du phénomène de la corruption au Luxembourg, de sorte qu’il y a lieu de se référer aux instruments de détection internationaux ».

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  21. Art. 34 de la Directive-corruption.

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  22. Réponse du 12 juin 2023 de Madame la Ministre de la Justice, Sam TANSON à la question parlementaire n° 7986.

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  23. Commission européenne, 2026 Rule of Law Report, Country Chapter on the rule of law situation in Luxembourg, SWD(2026) 916 final.

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  24. J. Bour, Le phénomène de la corruption au Luxembourg, op. cit, p. 29.

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  25. J. Bour, Le phénomène de la corruption au Luxembourg, op. cit., p. 35.

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  26. ibidem, p. 117.

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  27. Formule utilisée par le Conseil d’Etat à propos de la lutte anti-blanchiment, projet de loi n° 5165, Avis du Conseil d’Etat, 30.3.2004, p. 2.

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